Pour l’une de nos dernières expatriations, le cap est mis sur les Pays-Bas, La Haye. J’ai dit oui car notre vie de grands nomades a fait naître en moi ce petit truc en plus. Cette faculté de se dire Et après tout pourquoi pas, qui sait ? Pourtant, dans mon imaginaire de fille du Sud, cette contrée septentrionale souffre de nombreuses idées reçues.
Arrivée avec des idées reçues...
Qu’allait-elle m’offrir d’autre qu’une mosaïque de mers brunâtres déchaînées, d’horizons gris qui ne se reposent jamais et de paysages sans relief balayés par des vents atteints du syndrome d’hyperactivité ? Sommeillait aussi au fond de moi un vieux souvenir, plutôt en demi-teinte. Celui d’un voyage à Amsterdam où avec un couple d’amis partis de Denfert Rochereau, nous avions débarqué un matin de novembre, épuisés après une nuit passée dans le bus.
Le brouillard froid et humide des canaux de la Venise du Nord nous avait accueillis sans trop de magnanimité. Pourtant nos attentes, elles, étaient à leur apogée et une espèce d’impatience nous titillait. Dans quelques minutes, nous serions face aux couleurs chatoyantes des tableaux de Van Gogh. Seulement à l’époque, les billets ne s’achetaient pas à l’avance et la gestion des flux n’était pas encore une préoccupation. Nous nous étions retrouvés agglutinés par centaines devant les toiles du maître, incapables d’en saisir la moindre émotion. La frustration avait anéanti notre impatience. La fatigue avait repris ses droits. Le soir, l’ambiance glauque du quartier rouge, n’avait pas inversé la tendance.
Enfin, au-delà de ces sentiments déjà bien ternes, subsistaient quelques préjugés tenaces issus de réminiscences de ma plus tendre enfance. Sur nos plages de la Côte d’Azur, les hollandais c’étaient ces grands dadais certes plutôt beaux gosses et belles plantes qui, sans aucune pudeur ni la moindre élégance, se baladaient chaussures de montagnes aux pieds, sacs à dos ficelés sur les épaules, vêtus de leur plus simple appareil. Dans nos montagnes, un peu plus haut, c’était ces grandes gigues chevelues qui envahissaient nos campings avec leurs combis pleins à craquer de vivres pour subsister tout l’été, n’imaginant pas un instant, dépenser le moindre centime chez les commerçants du coin. Ah ces NL, nous les avions catalogués gonflés et bien cavaliers.
… et finalement des belles surprises
Je débarque donc à La Haye avec un sac plutôt lourd. Et pourtant, il ne me suffit que de quelques jours voire de quelques heures pour que la magie des voyages à destination non choisie opère. Le facteur surprise, sans doute. Mais peut-être encore davantage la délectation de voir mes préjugés tomber les uns après les autres comme ces vêtements trop serrés, trop guindés qu’adolescente j’avais troqué pour des jeans pattes d’eph et des tee-shirts Fruits of the Loom XL, impatiente de sortir du carcan et de goûter enfin pleinement à une autre vérité.
En un instant je succombe au charme de cette ville royale soignée. Bien léchée. Je ne cesse de photographier les ruelles pavées et les ponts fleuris qui enjambent les canaux en toute sérénité. Je m’interroge sur les frontons des maisons qui découpent le ciel d’un trait noble et scrupuleux. Aucun n’est identique et très vite je comprends que chacun à sa façon raconte les différentes influences architecturales qui se sont succédées ici. Je suis subjuguée par les splendides façades Art Nouveau avec leurs céramiques colorées souvent signées d’un certain Rosenburg et leurs grandes fenêtres arrondies coiffées de magnifiques vitraux. Parfois, l’une d’entres elles s’entrouvre sur un étroit balcon. Deux chaises conversent autour d’une table garnie d’un joli bouquet.
Ah les fleurs en Hollande, quel bonheur ! À tous les coins de rues, un marchand en propose des variétés innombrables dont certaines paraissent tout droit sorties du pays merveilleux d’Alice. J’aime quand elles dépassent des paniers sur les bicyclettes qui se croisent innombrables elles aussi, sur les pistes cyclables si bien organisées. Puis, il y a ces élégantes avenues arborées, émaillées de leurs réverbères un brin désuets chapeautés de leurs petites couronnes dorées. Elles arborent avec fierté une allure aristocratique et me font voyager dans le temps. D’ailleurs quelquefois, un carrosse royal surgit et le cliquetis des sabots des chevaux sur le pavé, parfait l’illusion.
Au gré de mes balades, je m’installe à la terrasse d’un de ces charmants petits cafés et me surprends à caresser l’envie de voir les jours froids et pluvieux se hâter afin de me lover sur l’une de ces banquettes au velours chaleureux et d’apposer mes mains glacées sur la tasse d’un cappuccino crémeux ou d’un thé au gingembre brûlant. Mais en attendant je me précipite à la plage.
Et oui la plage, aux Pays-Bas ! Quelle surprise là encore ! Jamais au grand jamais je n’aurais soupçonné une telle culture du bord de mer dans ces contrées du nord. Des établissements gigantesques se succèdent sur des kilomètres. Des corps bronzés s’abandonnent sur les transats. Des enfants jouent dans le sable. On m’a conseillé de m’éloigner un peu de la jetée, et de marcher vers les dunes. Là moins de bière, moins de mayonnaise. Des verres de blanc voire des coupes de champagne trinquent et des assiettes joliment présentées s’invitent sur les tables. Sur la plage de La Haye, aussi, il y a un tropisme pour le raffinement.
Et ces hollandais, ces fameux NL, eux non plus ne correspondent en rien à l’image que je m’en faisais.
Le propriétaire de notre appartement nous fait livrer des fleurs au lendemain de notre installation. L’agent municipal, lui, nous accueille en chemise hawaïenne, nous propose un café et nous fait la causette pendant qu’il s’occupe tranquillement de notre dossier et de l’obtention de nos BSN. L’employée de banque accepte de nous recevoir durant plus d’une heure alors que nous n’avons pas rendez-vous et débloque une situation inextricable. Bref personne ne fait preuve de rusticité. Tout le monde est serviable, affable !
Finalement, c’est vrai qu’il fait bon voyager là où l’on n’avait pas vraiment envie d’aller.
Géraldine Dyen
Photo de l’auteur
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